A l’occasion de la sortie de son album Through The Wall, nous avons pu discuter avec Rochelle Jordan, notamment de son parcours et de ses ambitions futures.
Peux-tu te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore ? Parle-moi un peu de ton parcours, d’où tu viens, comment, quand et pourquoi tu as commencé à faire de la musique ?
Ouais, alors je m’appelle Rochelle Jordan, pour celles et ceux qui ne me connaissent pas. Je suis une auteure-compositrice-interprète originaire du Canada, de Toronto plus précisément. J’ai été basée à Los Angeles pendant une très longue période quand j’ai décidé de commencer sérieusement mon parcours musical, il y a des années.
J’ai toujours été chanteuse, depuis que je suis toute petite, depuis l’enfance, j’ai su très tôt que j’allais aller dans cette direction. Je pense que ça remonte à la troisième année à l’école. J’étais très attirée par la musique, par le son des harmonies et des mélodies.
Et ouais, quand j’ai eu 19 ans, je me suis dit : « Ok, je vais faire ça pour de vrai. » Je ne savais pas comment, parce que je vivais un peu au bout du monde, dans les banlieues de l’est de Toronto. Je ne savais pas comment ça allait se passer, mais j’ai commencé mon chemin et j’ai suivi mon appel.
Quand j’avais environ 21 ans, je faisais des vidéos sur YouTube, je chantais simplement sur YouTube. C’était à l’époque où Justin Bieber est devenu populaire grâce à YouTube. Je chantais très naturellement, sans trop réfléchir. Et puis un jour, je me souviens avoir vu ma boîte de réception YouTube clignoter. J’ai cliqué et j’ai vu environ sept messages venant d’une seule personne.
À ce moment-là, je cherchais activement un producteur dans la ville. J’étais partout à Toronto, à la recherche de quelqu’un avec un son vraiment unique, parce que je savais que tous les artistes que j’aimais étaient différents, uniques, un peu hors normes. Ils me faisaient rêver sur la création musicale, sur la manière de pousser la musique dans d’autres espaces.
«J’ai construit toute ma fanbase toute seule. Sans label, sans rien. »
J’ai ouvert ces messages, ces DM, et cette personne me disait : « Hé, s’il te plaît, écoute mes prods. » À l’époque, c’était l’ère de MySpace, de Tumblr, vraiment l’ancienne époque quoi. J’ai cliqué sur le profil MySpace de cette personne qui s’appelait Clash, j’ai écouté ses beats et je me suis dit : « Oh mon Dieu, j’ai trouvé mon producteur. »
À partir de là, on est devenus inséparables. On faisait de la musique tous les jours. Il m’envoyait énormément de prods, très alternatives, très expérimentales, uniques dans le R&B mais aussi dans la musique dance. On construisait, encore et encore.
Puis, à un moment donné, à l’époque des blogs, des médias comme Vibes Magazine et d’autres ont commencé à parler de la musique qu’on sortait, vers 2009. C’était vraiment le début. J’étais clairement de la même génération que Lana Del Rey, Jhené Aiko, The Weeknd, Frank Ocean, James Blake. On balançait tous notre musique dans ce Far West musical, parce que personne ne savait où allait l’industrie à ce moment-là. Elle était en pleine transition.
C’était une nouvelle école d’artistes indépendants, et j’en faisais totalement partie. J’ai construit toute ma fanbase toute seule. Sans label, sans rien. Juste grâce à mon son. Et aujourd’hui, me voilà avec cette fanbase incroyable qui continue de grandir. Ça a été un voyage complètement fou, vraiment incroyable, mais sauvage, clairement.

Comme tu viens de le dire, tu fais de la musique depuis très longtemps. Aujourd’hui, tu reçois enfin beaucoup de reconnaissance, même de la part de tes pairs. Comment tu te sens ?
Ça fait du bien. C’est intéressant. Clash et moi, notre son a toujours été très en avance, très futuriste. Pendant longtemps, on était trop en avance sur notre temps. Quand ce n’était pas cool de sonner comme les années 90, ça l’est devenu cinq ans après qu’on l’ait fait.
On a réalisé qu’on était toujours un peu en avance, et ça faisait peur aux labels. Ils savaient que j’arrivais avec une vision très futuriste du R&B et je n’étais pas prête à faire de compromis. J’ai compris que notre rôle, c’était de montrer la voie.
C’était comme mener depuis l’arrière de la file. Comme si on disait : « On va à gauche », et que les gens devant se retournaient et disaient : « Ok, on va à gauche. » C’est pour ça que notre son a mis du temps à être compris.
Aujourd’hui, ce projet arrive pile au bon moment. Les gens sont prêts à comprendre cet espace de niche dans lequel on se trouve. Grâce aussi à d’autres artistes qui ont préparé l’oreille du public. Nous, on est restés fidèles à notre son, on l’a juste fait évoluer.
Je pense que les gens ont envie de quelque chose de frais, de nouveau, de différent. Et de voir enfin notre son compris, c’est un honneur. Je me sens prête maintenant.
Je t’ai découverte avec le single Got ‘Em en 2021. Comment penses tu avoir évolué depuis ? Y a-t-il des choses que tu n’osais pas faire avant ?
Je n’ai jamais vraiment été mal à l’aise avec quoi que ce soit. J’adore expérimenter. Mais il y a eu une grande évolution intérieure : apprendre à me valider moi-même, à reconnaître tout le travail que j’ai accompli.
On crée souvent sans regarder derrière soi. Et un jour, j’ai enfin regardé en arrière et je me suis dit : « Damn, meuf, tu assures. » Surtout après Play With The Changes, quand l’album a reçu un accueil incroyable.
Fusionner le R&B et l’électronique, ça existait dans les années 90, mais plus récemment, beaucoup moins. Une chanteuse R&B soulful qui raconte une vraie histoire sur une prod électronique, ce n’était pas courant. Play With The Changes a exploré ça à fond.
Avec Through The Wall, la différence, c’est la confiance. Transformer la frustration en empowerment. Briser les murs mentaux. C’était très personnel. Et quand mon esprit s’est aligné avec la force de ma musique, tout a changé.
Parlons de l’écriture. Comment écris-tu tes chansons ?
Je commence toujours par la mélodie. Je suis une fille à mélodies. J’en ai des milliers. Le plus dur, c’est la chanson elle-même. C’est très spirituel, comme des téléchargements venus de Dieu.
Sur ce dernier projet, j’ai été plus collaborative. J’ai travaillé avec Paris Alexa, une autrice incroyable, et bien sûr Clash. J’ai dû lâcher un peu le contrôle. Je suis très control freak, mais j’ai compris qu’il fallait s’entourer de gens qui partagent la vision.
La chanson la plus difficile à créer ?
La Di Da. Le refrain était énorme, mais Clash m’a dit : « Tu dois expliquer pourquoi tu dis “la-di-da”. » J’ai dû retourner à l’écriture et raconter mon histoire, assumer ma confiance. La prod aussi a beaucoup évolué. Ça a pris du temps, mais ça en valait la peine.
Pourra-t-on un jour entendre la version originale ?
Oh mon Dieu, probablement pas. Il ne laissera jamais ça sortir.
La meilleure session studio de ta carrière ?
Il y en a trop. Loki en 2013 était magique. Et travailler avec Kaytranada sur Love or Friend était incroyable. Mais honnêtement, chaque session est spéciale.
Tes influences vocales ?
Luther Vandross, Whitney Houston, Aaliyah, Amerie, Mariah Carey. La réserve d’Aaliyah, les détails d’Amerie, la confiance calme de Mariah, la puissance de Whitney. Khalees aussi, pour l’audace. Beyoncé également, pour la précision de ses ad-libs.
J’ai beaucoup de “mères musicales”. Mais ce que vous entendez aujourd’hui, c’est Rochelle Jordan. Je suis prête à être reconnue comme une voix à part entière.
Tes meilleurs souvenirs de scène ?
Ma première tournée avec Jessie Ware en 2013. J’ai pleuré après un concert en pensant avoir été mauvaise. Aujourd’hui, j’en ris. Elle a été incroyable avec moi.
Le premier concert de Through The Wall à San Francisco a été le meilleur de ma vie. Sous-vêtements jetés sur scène, vestes offertes… j’ai les meilleurs fans du monde.
Parle-nous de Play With The Changes.
Cet album est né du feu. Après 1021, j’ai fait une pause de presque sept ans. La pression, les attentes, la recherche d’un label m’ont plongée dans la dépression. Mais cette obscurité m’a poussée à renaître.
J’ai compris que je devais créer, peu importe le reste. Même seule. Pendant cette période, j’ai continué à créer. Got ‘Em est né là. Clash et moi avons plongé dans l’électronique : drum and bass, garage, deep house, gospel house, reggae.
On a invité Jimmy Edgar, Machinedrum et d’autres producteurs incroyables. Play With The Changes est né de cette renaissance. Le feu qui me brûlait est devenu un moteur.
Ok, passons maintenant à ce nouveau projet, puisque c’est pour ça qu’on est là : Through the Wall. Peux-tu nous parler de la signification de ce titre ? De l’histoire que tu racontes avec cet album, et de son inspiration ?
Oui. Through the Wall, c’est Rochelle qui arrive à pleine maturité. C’est un projet rempli d’imagination, mais qui se situe vraiment à la rencontre du passé et du futur. C’est un album très inspiré, vraiment. Il se sent aussi aérien, aussi affirmé que je le voulais.
C’est un album qui a pris quatre ans à se construire, et il représente exactement là où j’en suis aujourd’hui en tant que femme dans ma vie. Je me sens très sûre de moi, très puissante, très confiante, je voulais absolument que ça s’entende : je suis à l’un de mes sommets, je sais que j’en aurai encore beaucoup d’autres, mais celui-là, il compte vraiment.
Je pense aussi que c’était très important que mes fans m’entendent comme une pop star. Parce que c’est ce que je suis. Oui, je fais du R&B, oui, je fais de la musique électronique, oui, je fais de la house. Oui, je fais de la pop. Quand on écoute des morceaux comme Doing It Too, je pense à Whitney Houston, à “I’m Every Woman, it’s all in me”. Je pense à ces grandes ballades du passé qui étaient les plus grands tubes pop au monde.
« C’est un changement de mentalité.»
Et je trouve ça vraiment excitant, en tant que femme noire dans cette industrie, de représenter ce que la pop peut être à travers moi — une femme noire canadienne. C’est ça mon son. C’est l’élévation et l’évolution du son Rochelle Jordan. Une grande partie de l’énergie de cet album vient de là : c’est moi qui prends pleinement ma place en tant qu’artiste pop.
En ce qui concerne l’histoire, encore une fois, c’est un changement de mentalité. C’est la confiance ,la célébration de ce que signifie être une femme expérimentée, qui sait qui elle est, pourquoi elle est là, qui peut défendre quelque chose, et qui a traversé des choses. C’est ça que Through the Wall représente vraiment.
Ça représente aussi le fait que j’ai combattu — et gagné — certaines batailles mentales cruciales, pas seulement ces dernières années, mais tout au long de ma vie.
Et puis il y a aussi un aspect très visuel et conceptuel : moi, petite fille dans ma chambre, à écouter mon grand frère, qui est autiste et complètement obsédé par la musique. Quand on a quitté le Royaume-Uni pour s’installer au Canada, il ramenait énormément de musique anglaise. Il passait les beats les plus incroyables du monde, je te jure : des lignes de mélodie incroyables sur des basses jungle uniques.
J’écoutais ça tous les jours, parce que mon frère jouait de la musique tous les jours de ma vie. J’étais en train d’étudier sans même le savoir. Je lui dois énormément. Il a clairement participé à faire de moi l’artiste que je suis aujourd’hui. Je peux naviguer entre autant de mondes musicaux différents parce que lui m’a fait découvrir tous ces univers, et tout s’est connecté en moi.
Donc oui, Through the Wall représente énormément de choses importantes pour moi, mais le mot qui résume le mieux tout ça, c’est vraiment : empowerment, l’émancipation, la puissance.
ZOOM SUR QUELQUES MORCEAUX
Got Em
Oh, Got Em.
« Got Em » a été l’un des tout premiers morceaux créés pour ce qui allait devenir Play With The Changes. Dès la première écoute de l’instrumentale, une réaction instinctive s’est imposée : “Mais c’est quoi, ça ? C’est vraiment la direction qu’on prend ?” Le beat était déroutant, presque intimidant, mais terriblement puissant.
À l’origine, Clash avait proposé cette production à Azealia Banks. Pour une raison ou une autre — peut-être une incompréhension artistique — le morceau n’a pas abouti. Clash a alors confié le beat, avec un doute : “Je ne sais pas si elle l’a vraiment entendu.”
De mon côté, je l’ai entendu immédiatement.
En studio, dès que j’ai commencé à poser des mélodies sur cette production, j’ai su qu’il se passait quelque chose de spécial. « Gautam » est devenu l’un des titres les plus marquants de cette époque, une pierre angulaire autour de laquelle tout l’album s’est construit. C’est le morceau manifeste, celui qui a défini l’univers sonore du projet. Une chanson intemporelle.
All Along
« All Along » est une autre histoire fascinante. À l’origine, le morceau était totalement différent de la version que le public connaît aujourd’hui. Toujours dansant, mais beaucoup plus expérimental. Si vous entendiez cette première version, vous seriez probablement choqués — et peut-être même frustrés qu’elle ne soit jamais sortie.
Le problème n’était pas la qualité, mais le timing. Le morceau était trop en avance sur son temps et ne trouvait pas sa place dans l’album. On a essayé de multiples directions. Rien ne fonctionnait vraiment.
Puis un jour, presque par hasard, Clash a commencé à jouer une suite d’accords. J’ai immédiatement chanté All Along dessus. Il m’a regardée et a dit : “Ok… là, on y est.”
C’est à ce moment-là qu’est née cette fusion incroyable entre new jack swing, house et new wave. Clash est un génie.
La version finale est celle que vous connaissez aujourd’hui. Quant à l’originale ? Peut-être qu’un jour, en deluxe ou lors d’une interview, nous ferons écouter ces premières versions. Ce serait fascinant de montrer comment les chansons évoluent avant de devenir ce qu’elles sont.
Sum
« Sum » est une création signée Clash, avec la collaboration de Byron the Aquarius sur la ligne de basse. Leur alchimie est exceptionnelle.
Le morceau est né d’un groove inspiré par le funk brésilien, avec des percussions très sensuelles et ludiques. En l’entendant, quelque chose s’est déclenché instantanément. Une idée, presque une révélation. Un vrai download divin.
J’ai littéralement couru en cabine pour enregistrer, de peur que l’inspiration ne s’évapore. Le résultat ? Une chanson débordante de flirt, d’attitude, de sex appeal et de théâtralité.
Un détail rend ce morceau particulièrement spécial : les voix que l’on entend en arrière-plan viennent directement des fans. Je leur ai demandé d’envoyer des notes vocales en répétant “one more time”. J’en ai reçu près d’un millier. Leurs voix ont été intégrées au morceau, donnant à « Some » une dimension collective et iconique.
Visuellement, je m’imaginais une soirée des années 40 ou 50 : des femmes glamour, les cheveux impeccables, des cigarettes longues, une ambiance swing et dramatique. « Some » est du cinéma sonore.
The Boy
« The Boy » est l’un de mes titres préférés.
À l’origine, la chanson existait déjà, mais sur une autre production qui ne fonctionnait pas. Je savais pourtant que les paroles étaient trop fortes pour être abandonnées.
Un jour, Kaytranada a posté plusieurs beats sur Instagram — ce qu’il fait souvent, et que je déteste, parce que je les veux tous. L’un d’eux m’a immédiatement parlé. J’y ai entendu « The Boy » sans hésiter.
Je lui ai demandé le beat immédiatement. Il me l’a envoyé, et j’ai dû complètement réimaginer la chanson, car le tempo et l’énergie étaient très différents. Le défi était excitant.
Une fois le morceau finalisé et mixé, tout s’est révélé : une chanson envoûtante, romantique, sensuelle, légère. Un vrai bijou.
TTW (Through The Wall)
« TTW », c’est le cœur de l’album.
Je cherchais un morceau qui respire, qui ne suive pas une structure classique. Quelque chose d’ouvert, d’organique. Byron the Aquarius venait d’arriver pour une courte session en studio. On a écouté beaucoup de beats… aucun ne convenait.
Puis, juste avant que je quitte la pièce, Byron a lancé une simple boucle. Immédiatement, j’ai su. “C’est celle-là.”
Pendant que Clash et Byron développaient la production, ma co-autrice Paris a écrit un embryon de refrain. Elle me l’a fait écouter sur son téléphone :
“Something special in the air…”
J’en ai eu des frissons.
Nous avons terminé la chanson ensemble, puis je l’ai enregistrée avec elle à mes côtés. « TTW » parle de persévérance, de rêves, de traverser les murs quand tout devient difficile. Quand ça fait mal, quand c’est chaotique — c’est souvent le signe que quelque chose de réel est en train de naître.
Le refrain est une forme d’encouragement : “Ne me lance pas, parce que si je m’y mets, je vais tout donner.”
C’est une énergie silencieuse mais puissante. Mon favori discret de l’album.
Play With The Changes n’est pas seulement un album. C’est une attitude. Une affirmation. Une invitation à devenir une diva — libre, audacieuse, et pleinement consciente de sa puissance.




